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L’Arménie dans l’UEE : quelles perspectives ?

Après les difficultés de départ et les dysfonctionnements de ce nouvel ensemble économique piloté par la Russie, coup de projecteur sur les préjudices probables pour l’Arménie et les nombreuses interrogations autour de la viabilité de l’UEE.

Deuxième partie
Des perspectives peu prometteuses pour l’Arménie

■ Les préjudices prévisibles pour l’Arménie
1) La politique tarifaire. D’une manière générale, l’Arménie, qui avait opté pour un système économique libéral depuis son indépendance, doit suivre dorénavant les politiques plus protectionnistes des autres Etats membres de l’Union. La hausse des prix consécutive à cette « harmonisation » est inévitable, même si l’Arménie a pu obtenir des dérogations momentanées et partielles sur une liste de près de 800 produits pour lesquels les droits de douane seront relevés progressivement d’ici quelques années (1).
Parallèlement, elle doit engager des négociations avec l’OMC pour se mettre en conformité avec sa réglementation.

2) Le fonds commun eurasien. Les droits de douane perçus dans les Etats membres seront versés dans un Fonds commun eurasien, à partir duquel chaque pays recevra sa part. Celle de l’Arménie sera de 1,13% du total cumulé, soit un montant compris entre 180 et 300 millions de dollars ($) par an ; actuellement, les rentrées budgétaires provenant des tarifs douaniers représentent environ 90 millions $ (2).
Cela peut constituer un point positif, à condition que ces prévisions se réalisent.

3) Le droit de priorité des membres de l’UEE. Les entreprises de l’UEE auront un droit de priorité lors des marchés publics. En d’autres termes, si un Etat de l’Union veut procéder à une adjudication, il doit choisir d’abord parmi les entreprises des pays de l’UEE, même s’il y a des produits ou des services analogues de meilleure qualité et moins coûteux en dehors de l’espace douanier commun.

4) Le cas des technologies de pointe. Le cadre de l’UEE peut freiner l’expansion de secteurs tels que celui des technologies de l’information, qui se développent en particulier grâce aux investissements américains. Les nouvelles règles liées aux droits de propriété intellectuelle peuvent ne plus convenir au développement de ce secteur d’importance stratégique (3).

5) L’absence de frontières communes. L’Arménie, qui n’a pas de frontière commune avec l’UEE, donc pas de connexions terrestres ni ferroviaires, doit nécessairement faire transiter ses produits par la Géorgie avec laquelle il existe un régime de libre-échange. En revanche, il n’existe pas encore d’accord sur le transit des marchandises vers l’Union ; l’accord de transit actuel ne concerne que la Russie.

Par ailleurs, l’UEE a l’intention de créer un marché pharmaceutique commun en 2016, et idem pour l’électricité en 2019. Reste à savoir comment l’Arménie va s’intégrer à de tels marchés.
Le transit terrestre vers la Russie, aussi, est problématique : les camions et autres véhicules de transport doivent emprunter nécessairement le col du Haut Lars (en Géorgie), difficilement praticable en hiver (neige, éboulements).

Les produits arméniens peuvent emprunter un itinéraire multimodal : terrestre jusqu’aux ports géorgiens de Poti, maritime pour la traversée de la mer Noire et terrestre jusqu’au point de livraison dans l’UEE. Néanmoins, les délais de livraison sont nécessairement plus longs et les coûts bien plus élevés.

En somme, ce « marché de 170 millions de consommateurs » est difficile d’accès. L’UEE est-elle un projet économique viable au moins à l’égard de l’Arménie ?

6) Les exportations. Il y a de fortes chances que la participation de l’Arménie à l’UEE entraîne une augmentation des exportations arméniennes vers le marché eurasien. Mais beaucoup estiment que celles-ci sont déjà à leur capacité maximale, du moins en ce qui concerne la Russie. Pour satisfaire une demande extérieure plus importante, des réformes internes sont indispensables afin d’accroître la productivité et d’améliorer la concurrence.

Par ailleurs, l’Arménie pourra-t-elle exporter à sa guise vers les immenses marchés asiatiques de Chine et d’Inde, de l’Union européenne (UE) et des pays arabes ?

■ L’UEE est-elle un cadre idéal pour le développement économique de l’Arménie ?
Il ne semble pas que cela soit le cas aujourd’hui, pour les raisons évoquées plus haut, et l’Arménie pourrait devenir le « maillon faible » de l’alliance. Mais quel que soit le scénario envisagé, la simple participation de l’Arménie à l’UEE ne suffira pas à engager le pays sur le chemin d’un développement économique vigoureux. Ce marché représente moins du quart de son commerce extérieur, et cette stratégie doit être complétée par des liens commerciaux étroits avec l’UE et d’autres ensembles économiques.

L’Arménie a déjà renoué des relations avec l’Union européenne, après l’échec de l’accord d’association, et des négociations sont en cours pour élaborer un nouveau cadre juridique de coopération. Pour l’Arménie, la « stratégie de sortie » du cercle non-vertueux créé par son adhésion à l’UEE consiste à mettre l’accent sur son rôle de « pont » entre cet ensemble et l’UE ; cette idée semble d’ailleurs recueillir un certain soutien au Kremlin et dans d’autres milieux diplomatiques.

Dans tous les cas, l’Arménie a besoin de sérieuses réformes en interne pour se libérer de son modèle économique oligarchique et améliorer ses perspectives de croissance. Des réformes maintes fois annoncées et maintes fois abandonnées ! Elles sont indispensables, et ce, même pour encourager des entreprises étrangères (françaises) à produire en Arménie en vue d’exporter vers l’UEE et bénéficier ainsi des avantages y afférents.

Jusqu’à présent, le développement des importations a été systématiquement privilégié ; leur valeur est trois fois plus élevée que celle des exportations. Le système économique du pays s’adosse sur les monopoles d’importation et décourage la concurrence.

La faible productivité dans certains secteurs n’est pas une raison valable pour préférer systématiquement les produits étrangers ; il faut plutôt chercher à l’améliorer, dans la mesure du possible. Cette politique irresponsable met les producteurs nationaux dans une situation très délicate (4).

Mais la véritable raison de la participation de l’Arménie à l’UEE est-elle uniquement économique ? Les questions sécuritaires ne jouent-elles pas aussi un rôle de premier plan ? Selon un responsable arménien, « nous ne pouvons jamais exclure la possibilité de besoins très urgents pour imposer la paix à nos voisins ».

Il n’y a pas d’alternative occidentale tangible au soutien militaire russe, quand bien même l’Arménie reçoit l’une des aides par habitant les plus importantes des Etats-Unis. Mais cette aide n’est pas destinée à l’achat d’armes.

Gérard Achdjian
APRICOT Group
Mise en relations d’affaires avec l’Arménie 
www.apricotgroup.eu

Pour des informations détaillées sur l’économie de l’Arménie, veuillez consulter le site
 www.gab-ibn.com

(1) L’Arménie appliquera des tarifs douaniers différents sur un certain nombre de produits. Par exemple, des taux nuls jusqu’en 2018 pour l’essence, les produits chimiques et pharmaceutiques, les engrais, les peintures, les produits ménagers, le cuir, les matières plastiques, le caoutchouc et les pneus. Les taux actuels seront en vigueur pour les produits laitiers, les œufs et le miel jusqu’en 2019, pour certains fruits jusqu’en 2020 et la viande jusqu’en 2022.
(2) Par comparaison, la part du Belarus est réduite de 4,7% à 4,65%, celles du Kazakhstan de 7,3% à 7,25% et de la Russie de 88% à 86,97%.
(3) Ce secteur compte environ 400 entreprises, avec un chiffre d’affaires de 475 millions de dollars, soit une augmentation de 25% en 2014. Il représente aujourd’hui environ 5% du PIB et le tiers de la valeur des exportations.
(4) Exemple : l’importation, il y a quelques années, de tomates de Turquie au détriment de la production locale. Par ailleurs, certains importateurs bénéficieraient de privilèges (complicités ?) au niveau des douanes.