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L’Arménie dans l’UEE : quelles perspectives ?

Le 1er janvier 2015, l’Arménie a adhéré à l’Union économique eurasienne (UEE), un bloc mené par la Russie avec la participation du Kazakhstan et du Belarus, auquel le Kirghizistan devrait se joindre en mai prochain. Cependant, tous les mécanismes de coopération entre les Etats membres ne sont pas encore bien définis, et personne ne semble avoir une idée précise des retombées pour les entreprises et les citoyens arméniens. Des dysfonctionnements entre les membres de l’Union sont déjà perceptibles ou à craindre. Pour les observateurs, les difficultés apparaîtront avec le temps.

Première partie, des débuts compliqués

■ L’Arménie, nouveau membre de l’Union
Le changement de cap a été amorcé par le président Sarksian, en septembre 2013, au détriment d’un accord d’association avec l’Union européenne (UE) et consécutif à une forte pression russe (1).

Les premiers instants de surprise passés, les Arméniens ont accepté petit à petit l’idée du rapprochement avec la Russie et l’intégration de leur pays à l’UEE. Les PME ont exprimé leur soutien en grande partie en raison des inquiétudes qu’elles avaient en leur capacité à pouvoir se conformer aux normes strictes en vigueur en Europe, et les hommes d’affaires ont préféré traiter avec la Russie et d’autres pays postsoviétiques selon des mécanismes déjà connus et familiers.

Par son intégration, l’Arménie s’attend à des effets positifs tels qu’un moindre isolement économique, l’élimination des obstacles aux échanges, l’augmentation des exportations vers l’énorme marché de l’UEE (170 millions de consommateurs), l’augmentation de la mobilité de la population active, un développement de l’économie et des projets d’infrastructure.

Selon les observateurs, l’adhésion de l’Arménie à l’UEE devrait se traduire par un taux de croissance supplémentaire compris entre 1,2 et 2,5 %, ce qui serait une aubaine après le ralentissement de 2014 en raison des incidences négatives de la crise en Russie (recul du rouble, sanctions occidentales, baisse du prix du pétrole) (2).

Ainsi, depuis début 2015, l’Arménie est pleinement impliquée dans la mise en œuvre du projet eurasien, qui vise à créer l’un des principaux centres économiques du monde multipolaire actuel et à garantir la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et de la main-d’œuvre dans l’espace de l’Union.

Elle participe pleinement aux activités de gouvernance de l’UEE puisque le Président arménien est membre du Conseil suprême économique eurasien, le Premier ministre est membre du Conseil intergouvernemental et l’Arménie est présente au Conseil de la Commission économique avec trois représentants.

Cependant, malgré l’optimisme affiché par les dirigeants arméniens, on est en droit de poser de nombreuses réserves quant à la viabilité de l’Union et aux véritables avantages qu’apportera l’intégration à l’Arménie.

■ Les dysfonctionnements actuels de l’UEE
L’UEE est née dans un silence tonitruant alors qu’elle était annoncée comme un nouveau « géant » économique dont l’émergence devait marquer le début d’une ère nouvelle.

Dans son discours du Nouvel An, le président arménien n’a même pas mentionné l’entrée de son pays dans l’Union eurasienne. Parlant de « turbulences » qui ont eu des effets négatifs sur l’économie nationale, il a ajouté : « Nous allons développer notre économie dans de nouvelles conditions, en utilisant les possibilités qui s’ouvriront dans un avenir prévisible. » Des propos bien vagues… Dans le même ordre d’idées, il faut aussi mentionner que pour la première fois, le Belarus n’a pas diffusé les vœux du Nouvel An du président russe sur les antennes de la télévision nationale.

En fait, le lancement de l’UEE marque le début d’un projet bien différent de celui prévu à l’origine, et les raisons de ce mauvais départ sont nombreuses.

1) La « perte » de l’Ukraine comme membre de l’Union a gravement compromis son potentiel économique et commercial, et l’a rendue moins viable en tant que projet régional.

2) Les relations commerciales entre la Russie, le Belarus et le Kazakhstan sont actuellement tendues, en raison de désaccords concernant l’application des sanctions occidentales contre la Russie. Moscou accuse Minsk et Astana de rendre difficile le transit des produits sanctionnés par l’Union européenne. Minsk (sous pression occidentale ?) craint que les produits destinés au Kazakhstan et qui transitent par la Russie ne se « perdent » dans la nature et n’arrivent pas à destination.

Par ailleurs, le Belarus et le Kazakhstan n’ont pas adhéré encore à l’embargo russe contre les pays qui ont imposé des sanctions contre Moscou.

Pour les experts, la situation aux frontières de l’Union est et restera « chaotique », tant que les nouvelles procédures douanières n’auront pas été mises en place.

3) La question se pose alors de savoir si des membres de l’UEE peuvent participer aux sanctions économiques contre la Russie.
Le président du Belarus, Alexandre Loukachenko, voudrait même rétablir les droits de douane à la frontière avec la Russie.

Le président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbaïev, lors d’une récente visite à Berlin, a discuté avec la chancelière allemande des relations bilatérales, mais pas de celles entre l’UEE et l’UE. Et ce, bien que dans le cadre du traité eurasiatique, les relations avec les pays tiers soient du ressort de l’Union.

4) En revanche, sur le flanc sud de l’Union, il n’y a pas et il n’y aura pas de postes de contrôle douanier entre l’Arménie et le Haut-Karabagh, malgré le souhait du Kazakhstan.
A la frontière arméno-géorgienne, la situation est aussi « chaotique », les procédures douanières n’étant pas encore modifiées. La Géorgie est prête à permettre la poursuite du transit entre l’Arménie et la Russie, mais selon les anciennes règles plutôt que celles de l’UEE, puisque celles-ci n’existent pas encore.

L’UEE est donc en pleine contradiction car deux membres fondateurs de l’Union refusent d’instaurer la libre circulation des produits, alors que celle-ci est en vigueur entre le dernier Etat membre (l’Arménie) et un Etat non reconnu (le Haut-Karabagh). On a même parlé de « débâcles douanières ». D’ailleurs, aucun pays ou structure n’a encore reconnu l’existence de l’UEE…

5) S’ajoutent à ces dysfonctionnements des difficultés économiques majeures :
– l’impact des sanctions occidentales sur l’économie russe, la dépréciation du rouble et la baisse des prix mondiaux du pétrole compromettent fortement le rôle moteur de la Russie dans l’Union ;

– le risque d’une deuxième dévaluation imminente de la monnaie kazakh (tenge ou tengue), après celle de 19% en 2014, fragilise la situation économique du Kazakhstan ;

– le recul d’environ 20%, l’an dernier, du commerce entre le Kazakhstan, la Russie et le Belarus n’est pas pour rassurer sur la viabilité de l’ensemble.

Toutes ces raisons ajoutées au fait que l’intégration repose en grande partie sur les mécanismes de coercition de la Russie sur les petites économies ne constituent pas la meilleure façon de renforcer la confiance en l’efficacité de l’UEE.

Confrontée à ces contradictions et dysfonctionnements, la « petite » Arménie n’a d’autre choix que de composer avec la réalité pour s’épargner d’éventuels affrontements avec les puissants.

Dans ces conditions, l’UEE peut-elle encore apporter avantages, amélioration du niveau de vie et bien-être social à l’Arménie ?

La deuxième partie de cet article, dans le prochain numéro de France Arménie, tentera de répondre à ces préoccupations.

Gérard Achdjian
APRICOT Group
Mise en relations d’affaires avec l’Arménie
www.apricotgroup.eu

Pour des informations détaillées sur l’économie de l’Arménie, veuillez consulter le site
 www.gab-ibn.com

(1) Certains dirigeants arméniens ont laissé entendre qu’une non adhésion à l’UEE aurait fait peser une menace grave sur le maintien du contrôle arménien sur le Haut-Karabagh.
(2) Le gouvernement arménien table sur une croissance d’un peu plus de 4% pour 2015 alors que le FMI (Fonds monétaire international) reste plus prudent, avec une prévision de 3,3%… jugée trop optimiste par certains, au vu des difficultés de l’économie russe.